Tomber
amoureux de la femme d'un autre
"Lorsqu'une femme met
sa main dans la mienne.
Je visite ce site depuis quelques
jours et je découvre non seulement qu'il
est extra mais aussi qu'à près de
50 ans, je suis passé à coté
de la vie. Je n'ai pas attendu cela pour m'extirper
d'une vie douillette et bien rangée mais
vos témoignages contribuent à effacer
tout reste de honte et de regret qui pourrait
s'accrocher désespérément
au fond de ma conscience.
Je suis un HMR qui réside
malheureusement en province et je le regrette
car ce bête aspect bouseux et campagnard
m'interdit l'accès à la femme merveilleuse
qui m'attend tapie dans un coin de votre site
incomparable. Au passage, si vous envisagez de
l'étendre en région Rhône-Alpes,
je proposerais volontiers mon assistance au Webmaster.
"Je m'aperçois
qu'en amour, je n'y connaissais rien", cette
vieille chanson resonne comme refrain, un déclic.
Peut être aussi parce que madame se lasse
des caresses, trop pressée de se lever,
trop pressée de ne pas se coucher. Trop
pressée d'en finir quand par chance je
parviens à la coincer dans un coin du lit.
Et là, au hasard des
frappes nocturnes, je découvre un univers
de femmes, mariées, divorcées, célibataires,
jeunes, très jeunes, vieilles, très
vieilles. Naïf comme chaque bête homme
marié, je lâche prise dès
que l'une me répond : "non merci,
dial uniquement". Why not puisque je n'y
connais rien et pourquoi d'ailleurs ne serait
t'elle pas là pour papoter? C'est bien
un truc de gonzesse ça, le papotage. C'est
normal après tout. Je passe alors aux pseudos
suivants, je tente des accroches osées,
trop osées pour le gentil père de
famille que je suis : "Tu veux que je
te…." Jamais de réponse. Il
en faut du temps pour psychanalyser cette population
de déçues de la volupté.
J'observe au passage les annonces des hommes,
je prends un pseudo féminin volontairement
significatif, ce sera "pintade" et j'observe
l'avalanche de propositions malhonnêtes
et machos qui saturent mon écran. Finalement,
je fais assez amateur avec mes "provocs".
Je repasse en revue les soixante pseudos féminins
de mon département et je comprends alors
que j'ai tout faux. Tout faux depuis le début.
Tout faux jusque dans mon propre lit.
Grillé, je troque mon
"hpourf" pour un "cœur soleil".
Ne riez pas car vous ne pouvez imaginer comme
je peux être tendre et sentimental quand
je veux. Je l'étais bien, tendre et sentimental
lorsque 30 ans plus tôt j'épousais
la femme de mes rêves et de ma vie. La tendresse
n'excluait pas une certaine violence charnelle,
mesurée, retenue, mais ô combien
demandée, redemandée. Elle aimait
pourtant que ça dure, que ça secoue.
Elle aimait faire ça dans les bois, dans
la voiture, dans des endroits insolites. Alors
qu'est ce qui ne marche plus aujourd'hui avec
mes "propositions" ? Avec ce corps inerte
piégé au fond de mon lit?
J'entends mon chef me réprimander
:"Dom, recentre toi sur tes objectifs".
Il est vrai qu'au boulot j'ai tendance à
me disperser, à m'éloigner de mon
objectif, fixé par mon patron. Alors forcément,
je reçois des remarques désobligeantes
et chaque année mon augmentation en fait
les frais. Mais oui, il a raison ! L'objectif !
Quel est mon objectif sur ce fichu site de rencontre?
Une salve de clics et de touches
transforme alors le "H 49 ans cherche F pour
galipettes" en "Marié avec des
enfants, je recherche une complicité durable
et amicale avec une femme de 40 ans ou plus".
Je refais donc du marketing
avec cette nouvelle annonce aux mêmes soixante
pseudos féminins qui m'ont superbement
ignorés jusqu'à présent.
Puis je reçois timidement des "bonsoir",
"tu es d'où", "ça
va?" d'une banalité affligeante mais
émouvante pour mon petit cœur sensible.
Elles répondent. Elles me parlent. La luminosité
de mon écran rayonne soudain sur mon visage
juvénile préservé du temps.
Et on discute. Longtemps. J'ai le temps. Je ne
suis pas pressé. Certaines se lassent,
d'autres disparaissent sauvagement sans laisser
d'adresse. Une autre s'excuse de devoir couper
mais m'invite à retenir son pseudo, elle
prend même la peine de préciser qu'elle
utilise toujours le même. Comme si je ne
le savais pas! Moi aussi j'utilise toujours le
même.
Cela fait un bon moment que
je discute avec Isa38 en cette heure tardive.
Je lui propose plus de tranquillité sur
Msn. Elle accepte. Elle met sa photo. Je rage
car je n'ai pas de photo de moi à lui proposer.
Elle n'est pas très jolie mais peut-on
juger sur une photo? Et si elle trichait? Si la
photo était truquée? Et son âge?
48 ans. Qui me dit qu'elle n'en a pas dix de plus?
Finalement, à bien y regarder, elle n'est
pas si mal que ça. Isa38 s'appelle Isabelle.
Elle n'a même pas tenté l'originalité
dans le choix de son pseudo. Il est clair qu'elle
ne triche pas. Je construis mentalement la charte
du parfait HMR. Article numéro un, tu ne
tricheras pas.
Il est près de deux
heures du mat' lorsque Isa me questionne :"tu
ne travailles pas demain? Ou plutôt tout
à l'heure?". Bien sûr que si
que je travaille et que je me lève à
six heures. On se quitte. On se reverra. J'ai
désormais sont adresse hotmail. Je suis
fatigué mais heureux.
Première chose à
faire en rentrant du boulot, allumer l'ordinateur
et voir si Isa est là. Elle n'est pas là.
Je vaque. Je pense. Je vais, je viens. Et puis
miracle, Isa vient de se connecter. "Cœur
soleil" a désormais disparu du web,
c'est à présent Dom en liaison avec
Isabelle, en tête à tête sur
Msn. Elle n'habite pas très loin mais suffisamment
pour refroidir toute envolée kilométrique
rebelle. Tant mieux d'ailleurs. Je prends ma respiration
et tente un "tu crois que l'on pourra se
voir?" que je regrette aussitôt. "Oui,
pas de problème" répond t'elle.
Je n'y crois pas! Elle veut me rencontrer! Viennent
alors les "j'aime bien dialoguer avec toi"
et "j'ai vraiment envie qu'on se voit"
et ce qui devait arriver arriva.
Dix sept heures, dans le coin
d'un McDo, Isabelle est en face de moi. Intimidé,
je ne sais quoi dire, moi qui avait tant ce choses
à dire. Elle me fait remarquer, un brin
narquois, que j'ai l’air intimidé
et lance la conversation. Je parle de moi, de
ce que je fais, de mes enfants, de ma femme. Elle
me parle d'elle, de ses enfants, de son mari.
Nous parlons de tout, de l'actualité, la
politique, les voitures, le sport. Je déverse
plus de mots en deux heures qu'en deux ans avec
ma femme.
Ma femme d'ailleurs, qui ne
parle plus, qui ne s'agite plus, pardon, qui ne
fait plus l'amour, ma femme à qui je n'ai
rien d'autre à reprocher finalement puisqu'elle
s'avère être une maîtresse
de maison exemplaire. Ma femme qui ne me voit
plus ne croit pourtant pas un seul instant à
cette réunion tardive. Je lui avais pourtant
dit que je risquais de rentrer tard. Elle fait
la gueule. Pourtant, dix neuf heures trente, ce
n'est pas si tard pour rentrer à la maison.
Et j'en ai pourtant déjà eu des
réunions tardives. Qu'importe, seul le
visage d'Isabelle navigue dans mon esprit.
On se revoit, au même
endroit mais cette fois, avant de se quitter,
effrayée par la perspective d'une troisième
rencontre blanche, Isabelle prend l'initiative
de poser sa main sur la mienne. Trop tard, désormais,
le processus vital est enclenché. Nous
nous embrassons. Je savoure de longues minutes
le contact de sa poitrine contre la mienne. Ça
me fait un certain effet qu'elle détecte
habilement, je le vois dans ses yeux.
Lors de la troisième
rencontre, sur le matelas déglingué
d'un campanile sans âme, je retrouve avec
cette femme l'ardeur de mes vingt ans. Nous nous
lâchons mutuellement, sans état d'âme,
sans honte, sans reproche, sans recherche de performance.
On fait comme ça vient. Et cette femme
que je serre contre moi, cette femme que j'embrasse
et qui n'est pas la mienne, cette femme, je l'aime.
Dom."
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