Quand les filles finiront-elles
de jouer au docteur ?
Depuis que j'ai entendu parler
d'amour, j'ai toujours voulu aimer. Parce que
j'ai toujours apprécié la présence
des garçons dès la maternelle, j'en
ai conclu que cela allait être l'un d'entre
eux qui allait être mon prince charmant.
Très vite, je me suis aperçue que
l'amour était compliqué, aussi compliqué
qu'un rhume à soigner. J'avais 4 ans quand
je me suis sentie amoureuse de Ludo, mais Ludo
avait une grosse maladie : celle de l'indifférence
à mon égard. J'étais déterminée
à ce qu'il soit amoureux de moi parce que
je l'aimais et que partant de cette chose magnifique
qu'était mon sentiment, il se devait de
guérir pour qu'il redevienne normal - amoureux.
Je pensais que les gens qui n'étaient pas
amoureux étaient gravement malades.

Je n'ai pas pu sauver
Ludo, il a grandi sans connaître mon
amour pour lui. Je décidais alors
de devenir médecin du coeur des hommes
uniquement. J'avais bien compris que les
études officielles ce serait pour
quand je serai grande mais cela ne m'empêchait
pas de répertorier tous les cas de
maladie qui m'entouraient.
Les années passèrent
ainsi, mon amour était parfaitement
sain mais personne n'en voulait. Peu à
peu, j'ai compris que mon amour indifférait
toujours autant mais que mon corps suscitait
des poèmes et des besoins scientifiques
d'auscultation. Etant moi-même scientifique
du coeur, j'ai pensé que les hommes
étaient des spécialistes du
corps des femmes. J'ai donc donné
mon corps à la science. Je crois
que ce don fut utile à certains,
inutile à d'autres. Côté
coeur, rien n'avançait, je n'avais
toujours pas le remède pour rendre
la liberté d'aimer aux hommes, ils
étaient prisonniers du passé,
apeurés par l'avenir... enfin, ils
avaient tous le virus de l'indifférence.
Aucun ne s'est laissé soigné,
même quand je leur donnais ma chair.
Sauf un, mon futur mari, qui se laissa faire.
J'ai pu lui enseigner ce qu'était
l'amour, il aimait prendre mes remèdes
et sa convalescence fut miraculeuse... Une
rémission apparemment totale puisqu'il
disait qu'il m'aimait, il est allé
jusqu'à m'épouser, c'est pour
dire : il était vraiment guéri.
J'avais mon diplôme de docteur du
coeur. Bien sûr, je n'avais sauvé
qu'un homme mais c'était le mien,
c'était mon homme. A vrai dire, je
n'avais pas l'ambition de sauver l'humanité
masculine toute entière.
Puis ce fut la rechute,
à nouveau l'indifférence...
Pardonner l'indifférence à
ceux qui sont indifférents est difficile,
pardonner à celui qui ne fut pas
indifférent est impossible.
J'ai perdu mon diplôme
de médecin, rayée de l'ordre
des femmes médicalement assistées
par leur rêve d'amour.
J'ai souffert mais je
suis guérie, et j'en remercie mon
mari. Les hommes ont de la chance de ne
pas être des femmes, ils vivent en
prenant ce qui se tend vers eux et ne pensent
à rien si ce n'est qu'à eux.
Si je n'avais pensé qu'à moi
et non à l'amour, si je ne m'étais
pas fourvoyée dans des diagnostics
d'une maladie imaginaire, j'aurais pu découvrir
l'indifférence que j'avais eu envers
moi, celle qui m'empêcha d'être
moi-même, solitaire, prête à
vivre des instants avec les hommes instantanés.
L'amour est un instant crucial, rien de
plus. Une femme ne peut être docteur,
elle peut tout juste être son infirmière
quand la seconde d'éternité
est passée. Le temps de revenir à
elle-même, seule... Il n'est pas difficile
d'être seule quand un homme vient
vous voir, vous. Je suis aimée à
ma convenance désormais, parce que
je n'attends rien, et s'il y avait un bonheur
sur cette terre, c'est celui de vivre plus
que d'espérer. C'est faux, l'espoir
ne fait pas vivre, il fait rêver que
l'on peut tout guérir, y compris
sa vie mais jamais ses maladies. L'indifférence
de mon mari m'a sauvée. Si cet homme
avait poursuivi ses ardeurs amoureuses,
je serais devenue une épouse bienheureuse
- une femme pensant que de sa simple volonté
de vouloir être aimée, elle
serait aimée. Je ne cherche plus
à être aimée, je n'ai
besoin de rien si ce n'est que d'être
moi-même, aimante si l'envie m'en
prend, pas plus que le temps d'une étreinte,
sans que personne n'en sache rien. Il faut
faire l'amour en silence, c'est bien plus
profond, bien plus utile à soi que
d'aimer à corps et à cri parce
que l'indifférence naturelle revient
toujours au galop, du coeur des hommes,
du coeur des femmes...
Je ne joue plus au docteur
avec les hommes, je suis une femme en pleine
santé. |