L’homme
de mes rêves rencontré dans le train
"Les miracles ne se produisent
que dans l’âme de celui qui les attend"
(Stefan Zweig)... une phrase à laquelle
je me suis liée comme on peut s’accrocher
à une bouée de sauvetage. J’ai
attendu la rencontre, pas n’importe quelle
rencontre, la rencontre de mes rêves. Je
suis une grande rêveuse, et mes rêves
d’amour je les ai vu grandir par l’attente
désespérante que cela m’arrive
un jour. Jules Renard a écrit "Si
on bâtissait la maison du bonheur, la plus
grande pièce serait la salle d’attente".
Comme c’est vrai que de vivre seule vous
construit une maison intérieure vide !
J'ai toujours vécu seule y compris quand
j'étais mariée. Comme c’est
vrai qu’une rencontre vous surprend en pleine
léthargie !
Hier, j’étais
dans le train sur une grande ligne, six heures
de voyage que je fais fréquemment pour
rejoindre mes parents en province. Un voyage de
plus qui me permet de ne pas rester le week-end
à Paris à mourir sans amour. J’aime
Paris autant que je crains sa solitude pour gens
seuls. Le mariage ne m'ayant pas réussi
et même plutôt détruite, j'ai
construit ma solitude en béton.
Avec mon éternel sac
à dos, je me suis dirigée vers ma
place réservée dans un wagon salle.
Combien de fois ai-je fait les mêmes gestes
dans cette même situation... De nombreuses
fois certainement parce que l’habitude jette
mon sac dans le porte-bagages et que je m’assois
avec un pincement au cœur. Retour parmi les
siens, retour vers l’enfance pleine de promesses,
comment expliquer que ma vie n’a rien fait
de moi dans la capitale, ville qui devait me voir
en haut de l’affiche ?
Je jette mon sac, je ne suis
pas d’excellente humeur, je baisse les yeux
avant de m’asseoir, avec déjà
cette petite ironie amère qui me fait penser
à chaque fois qu’un homme beau avec
de l’esprit entamerait la conversation et
saurait me séduire avec la délicatesse
surannée des romans des années quarante.
Je n’ai pas eu le temps de me laisser aller
à l’aigreur. Un homme était
assis, occupé à lire un livre en
anglais. Beau, mais beau… Tout de suite
j’ai eu cette réaction : "toi
qui voulais rencontrer un jour un homme de rêve…
te voilà partie pour traverser la France
avec lui… te voilà bien avancée…
ce n’est pas ce genre d’homme qui
perdra son temps à te parler." Effectivement…
Si, tout de même : j’ai dit bonjour
comme toujours au passager qui voyage auprès
de moi. Il m’a répondu d’une
voix douce, en levant la tête. J’ai
vu ses yeux clairs. Je suis tombée amoureuse
comme jamais. Tombée amoureuse intégralement.
Je me suis assise. J’ai sorti le livre de
Queneau que j’avais à peine commencé.
Le train a démarré. Tout parut être
fini.
Cette histoire ne verrait pas
le jour car je ne saurais adresser la parole à
un étranger, même l’homme de
mes rêves, car c’était lui
sans le moindre doute possible. Lui en plus beau,
en plus vivant, en vrai. Lui dont le coude était
à dix centimètres de moi. Avez-vous
voyagé avec un rêve ? Vous jouissez
autant que vous vous morfondez. Vous jouissez
parce que cela vous rassure de savoir que votre
rêve existe vraiment, vous n’êtes
donc pas folle à lier. Vous vous morfondez
aussi parce que vous vous rendez compte que face
à vos rêves vous n’avez pas
le courage de les assumer.
Le temps passe lentement, il
lit assidûment. Je lis mal, je saute des
lignes, Queneau m’énerve. Je décide
de me lever, je déambule dans le couloir,
je reviens vite sur mes pas. Mon rêve me
manque déjà. Je reviens lentement,
à nouveau je surplombe l’homme de
ma vie. Il me regarde à nouveau. Il n’exprime
rien de particulier, je tente d’être
de marbre malgré mes troubles. Les kilomètres
reprennent de plus belle. Je m’habitue à
Queneau, j’accepte de moins rêver,
je retourne à ma vie solitaire. J’ai
bien rêvé en vrai, c’est déjà
ça.
Plus tard, je décide
d’aller aux toilettes. Cinq heures de trains
déjà. Ma petite vessie crie au scandale.
Je retourne à ma petite place de fille
rêveuse. Il a profité de mon absence
pour sortir de l’un de ses bagages toutes
sortes de friandises qu’il avale comme un
boulimique. Il m’a l’air heureux cet
homme-là. Il en a de la chance d’être
aussi beau, aussi heureux. Je le regarde une dernière
fois, car mon prochain mouvement ce sera pour
descendre au terminus et rejoindre mon père
sur le quai. Il me regarde avec un sourire qui
me fait froid dans le dos : un tel sourire, un
sourire que je ne verrai plus bientôt. Je
vais encore avoir mal de voir ma vie en vide.
- Voulez-vous une barquette
?
Il m’a parlé.
Un rêve qui parle c’est un rêve
merveilleux.
- Non je vous remercie mais
c’est très gentil à vous…
Je n’aime pas beauc…
A ce moment, j’ai entendu
un coup de tonnerre dans ma tête. Un coup
de violence.
- Si, vous avez raison, je
vais vous en prendre une, j’ai un peu faim…
L’orage a disparu, j’ai
vécu un printemps d’émotion
moi qui déteste les gâteaux secs.
Il m’a parlé de sa vie, de son travail
en Ecosse, de son ambition dans la bande dessinée.
Il voudrait percer à Paris mais ne connait
personne. Je lui dis que je travaillais dans une
agence de communication, qu’il faudrait
que j’apprenne à parler anglais mais
que je ne connaissais personne pour me l’apprendre.
Il aimerait tant connaître Paris, j’aimerai
tant faire découvrir mon Paris… Le
train arrive en gare. Le silence est revenu…
Je suis tétanisée,
mon rêve va partir dans le néant.
Lui a détourné la tête, il
paraît absent subitement comme embarrassé.
- Voulez-vous mes coordonnées
? lui ai-je demandé, cri du cœur,
accepte-les sinon je vais mourir de chagrin.
- Oui bien sûr, mais
où puis-je marquer les miennes ?
J’ai tendu mon livre.
- Je peux vraiment ? me dit-il.
Je souris, bien sûr que
tu peux tout, quelle femme au monde refuserait
quelque chose à l’homme de ses rêves
?
Depuis hier, Queneau est mon
auteur préféré, et ce matin
je suis allée dans un rayon de supermarché
m’acheter des barquettes à la fraise.
Ma mère m’a demandé si je
n’étais pas enceinte. Je lui ai dit
que j’avais rencontré l’homme
de ma vie.
Luc est un inconnu que j’aime.
Mon histoire, aussi brève
soit-elle, existe vraiment. Je vais souffrir mille
morts et suis prête à tout vivre
de cauchemar en cauchemar. Ma vie vient de changer
parce que je suis allée aux toilettes et
que, pendant ma brève absence, un homme
a sorti de son sac des biscuits, des biscuits
que je n’aimais pas. S’il n’avait
pas accompli ce geste banal, il ne m’aurait
pas adressé la parole. Je ne lui aurais
pas adressé la parole. Je crois que c’est
un miracle, je crois que c’est quelque chose
de divin, quelque chose du destin m’a enfin
souri. Je crois que mes années d’attente
sont enfin récompensées. "Le
plus grand obstacle à la vie est l’attente
qui espère demain et néglige aujourd’hui".
Sénèque le savait certainement,
moi je ne m’en rendais pas compte. Il faut
que je vive, vive, vive, avec des barquettes plein
la tête.
Je n’ai aucune idée
de ce que je vais devenir, peut-être m’a-t-il
oubliée. Je veux retenir que la vie reprend
n’importe où. Je veux dire qu’il
ne faut pas se fermer en cet instant-là,
qu’il faut vite dire tout et n’importe
quoi, mais ne pas se taire.
Je voudrais offrir ma rencontre
à toutes les femmes qui comme moi s’accrochent
à leur rêve de grand amour pour unique
moyen de subsistance, et leur dire de tenir bon
encore un peu. Les rencontres ne se font pas qu’au
cinéma même si elles sont du domaine
du miraculeux !
Pour toi Isabelle
Carole

Tu fais rêver toutes
les femmes. Toutes les copines du site prennent
le train avec les yeux grands ouverts. Le
"risque" de rencontres est élevé.
46% des voyageurs de
la SNCF fricotent selon l'institut TNS Sofres
! La SNCF devrait concevoir des wagons à
fricotages pour femmes mariées. Personnellement,
je suis prête à payer 33% plus
cher mon billet de train si la SNCF me garantit
une rencontre ! Je tiens à être
présente le jour de l'inauguration
pour tester le concept !
Je pense à toi
très fort Carole.
Isabelle
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